"Sur fond de crise économique, les machines volent leur pain aux ouvriers. La France est envahie par les immigrés. La famille a éclaté. Les enfants naissent dans des cornues et les vieillards ne veulent plus mourir. Les hommes sont inquiets, ils guettent les signes du temps. Ils n'ont pas entièrement tort. Quelque chose est en effet en train de mourir : la société industrielle dans laquelle ils sont nés et ont été élevés. Non que l'industrie soit le moins du monde menacée. Au contraire. N'en déplaise aux prophètes de malheur du Club de Rome, il est maintenant acquis que nous ne courons aucun risque de manquer jamais ni de matières premières ni d'énergie pour les transformer. Si le pétrole vient à disparaître, nous avons les moyens d'en fabriquer. Quant aux problèmes posés par la pollution, nous savons qu'ils peuvent être résolus.
Mais il va se passer pour l'industrie ce qui est déjà arrivé avec l'agriculture. Dans les sociétés rurales traditionnelles, 95 % de la population était occupée au travail de la terre. De nos jours, à peine 3% de la population active des États-Unis suffit à produire plus de céréales, de viande, de fruits et de légumes que le pays ne peut en consommer. Le progrès technique a libéré l'immense majorité des hommes de la nécessité d'assurer eux-mêmes leur subsistance.
Après avoir été paysans, les hommes sont devenus salariés. Ouvriers d'usine, employés, fonctionnaires. Ils n'avaient pas le choix. La révolution industrielle nous a apporté l'abondance, le confort, elle a transformé nos conditions de vie. On a comparé les machines qu'elle mettait à notre disposition à un peuple d'esclaves mécaniques. Mais ce peuple avait un gros défaut : il n'avait pas de tête. Il fallait des hommes, en nombre toujours plus grand, pour manœuvrer les machines, pour les entretenir, pour assurer le fonctionnement des administrations, publiques ou privées, ces espèces d'énormes machines abstraites qu'imposait la division du travail.
L'an 2000, c'est la révolution de l'intelligence artificielle. Informatique, télématique, robotique, productique, tout concourt au même but : doter les machines d'un cerveau, leur apprendre à travailler toutes seules, à s'administrer elles-mêmes. Cela ne se fera évidemment pas en un jour. Mais le travail est commencé et, d'ores et déjà, nous pouvons voir où il nous mène. Bientôt les hommes, en tout cas l'immense majorité d'entre eux, seront délivrés du souci de s'occuper personnellement et directement de la satisfaction des besoins matériels.
Fini l'usine et le bureau, l'horloge pointeuse, le costume qui ressemble à un uniforme et le métro des heures de pointe. Pour la première fois depuis qu'ils sont apparus sur la Terre, les hommes vont découvrir, avec la société postindustrielle, la liberté.
Il serait naïf d'en conclure que nous entrons dans l'âge d'or. D'abord, on ne renonce pas aisément à ses habitudes, même quand elles sont mauvaises. La résistance désespérée des cultures de la chasse et de la cueillette, de l'agriculture de subsistance, le désarroi et les convulsions des peuples lancés de force dans l'aventure industrielle en témoignent. Même dans un pays de vieille civilisation comme la France, le Quart monde côtoie le XXIe siècle. Après avoir été paysans, puis ouvriers et employés, les hommes vont être obligés de se faire éducateurs.
Ils devront aussi apprendre à se supporter. Des haines familiales aux querelles de clocher, du nationalisme à l'impérialisme, du duel à la guerre totale, ils n'ont jamais cessé de se battre entre eux. Que se passera-t-il le jour où la nécessité impérieuse de gagner son pain à la sueur de son front ne sera plus là pour tempérer leur agressivité ? Comment concilier la liberté de chacun et l'intérêt de tous, le droit et la force? On a tout dit sur les tares et les hypocrisies de nos régimes démocratiques. Mais cette fois il faudra bien se décider à y trouver des remèdes, sous peine de périr. Et ce n'est pas l'électronique qui nous enseignera le respect d'autrui. Les grands problèmes de l'an 2000 ne seront pas techniques. En ce domaine, l'essentiel est acquis, au moins dans le principe. Ils seront politiques. Ils seront moraux. Car les hommes continueront de mourir et il n'y a pas de raison qu'ils s'en accommodent mieux qu'aujourd'hui. Ils devront imaginer de nouveaux rites collectifs. Rebâtir un ordre social que l'obsession du profit de l'âge industriel a mis bas. Redécouvrir le sens du mystère dans un monde profané par le regard froid de la science.
Il ne suffit pas de libérer l'homme. Il faut l'inventer, pour reprendre le mot d'Albert Jacquard. C'est sans aucun doute une tâche plus exaltante que de s'enrichir. Mais il n'est pas sûr qu'elle ne soit pas encore plus difficile"
Gérard Bonnot
«La société postindustrielle»,
LE NOUVEL OBSERVATEUR, septembre 1985. |