Par l'heureux hasard d'une rencontre, je viens de lire un livre de Blaise Cendrars, L'OR.
Ce livre raconte l'histoire d'un aventurier, John SUTER (1803-1880), qui, parti à "la conquête de l'Ouest" est quasiment le créateur de la ville de Sacremento en Californie !!
Cet homme, suisse de naissance, après quelques petites manigances pas très honnêtes, il faut bien le dire, traverse la France pour embarquer au port du Havre sur le Sully.
Depuis la Suisse, il a donc traversé notre belle région, ainsi que l'écrit CENDRARS:
"....le soir même, Suter avait atteint Férette, et comme un violent orage éclatait, il passa la nuit dans une grande abandonnée.
"Le lendemain, il se remettait en marche avant l'aube. Il se rabattit vers le sud, évita DELLE, franchit le Lomont et pénètre dans le pays du Doubs.
......Il erra encore deux jours dans les hauts pâturages désertiques des Franches-Montagnes, rôdant le soir autour des fermes, mais l'aboiement des chiens le faisait rentrer sous bois. Un soir pourtant il parvint à traire une vache dans son chapeau et but goulûment ce chaud lait écumeux. Jusque-là, il n'avait fait que brouter des touffes d'oseille sauvage sucer des tiges de gentianes en fleur. Il avait trouvé la première fraise de l'année et devait s'en souvenir longtemps. Des paquets de neige durcissaient à l'ombre des sapins."
Déjà, pour mon blog, c'est assez intéressant, puisque j'avais déjà relaté un passage d'un autre livre, où il était question de franc-comtois, et c'est, un peu, l'objet de ce "fatras".
Donc SUTER est à l'Ouest (...pfff), il s'y enrichit énormément, écrit à sa femme, abandonnée en Suisse avec ses enfants, de le rejoindre. En bonne épouse dévouée comme elles l'étaient à l'époque, la pauvre femme entreprends donc le voyage, et là, Merci Monsieur CENDRARS, vraiment, je vois que vous connaissez la région.... (Lire cela a été une bonne surprise, un petit coup au coeur, un charmant clin d'oeil, j'en souris encore).
De ce fait, ce serait une omission terrible que de ne pas relater ce passage du voyage de Mme SUTER ici ; donc le voici "littéralement rapporté":
"Le voyage s'effectue rapidement. La chaise de poste brûle les étapes. On couche à Délémont. Le lendemain, on déjeune de truite à Saint-Ursanne, et tandis que les enfants s'extasient sur le petit bourg qui a conservé ses remparts moyennâgeux, Mme Suter sent son coeur se serrer à la pensée qu'elle entre dans les pays catholiques. On couche le soir dans la jaune Porrentruy. Puis, c'est le lendemain l'entrée dans les pays des Welches, par les vallées de la Joyce et de l'Allaine, Boncourt, Delle, Belfort, où l'on monte dans la voiture qui arrive de Mulhouse.
"Maintenant, on va à fond de train sur la grande route de France, et par Lure, Vesoul, Vitrey, Langres, on atteint à temps Chaumont pour prendre la malle de Paris. De Chaumont, il y a bien le coche d'eau à vapeur qui mène à Troyes, d'où l'on peut atteindre Paris par la voie ferrée, mais Mme SUTER a vu au relais de la poste une feuille dans laquelle des dessins de Daumier exposent tous les dangers que ce nouveau mode de locomotion fait courir aux voyageurs; c'est pourquoi elle monte, malgré ses instructions, dans la voiture publique qui arrive de Strasbourg, c'est moins dangereux et elle s'y trouvera avec des gens qui parlent encore l'allemand. Les enfants, surtout les garçons, sont déçus."
Et puis, ce Monsieur Johann August SUTER, né le 15 février 1803 à KANDERN, Grand Duché de Bâle, n'a vraiment pas eu de chance, malgré son travail acharné, ses idées géniales, il est mort ruiné et quasi fou.
"L'Or.
"L'Or l'a ruiné.
"Il ne comprend pas.
...
et tous ces hommes qui sont venus détruire ma vie, pourquoi? Ils ont incendié mes moulins, pillé et dévasté mes plantations, volé et abattu mes troupeaux, ruiné mon immense labeur, est-ce juste?"
....
"Alors, par un étrange retour sur lui-même, il songe avec honte à son enfance, à la religion, à sa mère, à son père, à ce milieu d'honneur et de travail, et surtout à son grand-mère, à cet homme intègre, à cet homme d'ordre et de justice.
"Il est victime d'un mirage.
"Il se retourne de plus en plus vers sa lointaine petite patrie ; il songe à ce coin paisible de la vieille Europe où tout est calmé, réglé, à sa place. Tout y est bien ordonné, les ponts, les canaux, les routes. Les maisons sont debout depuis toujours. La vie des habitants est sans histoire: on y travaille, on y est heureux. Il revoit Rünenberg comme sur une image. Il pense à la fontaine dans laquelle il a craché en partant. Il voudrait y retourner et mourir."
....
"Mais Suter n'a plus le coeur à l'ouvrage.
"Il laisse tout tomber.
.....
"D'autres feront fortune.
"Il laisse faire.
"Il ne fait rien.
"Il ne fait rien."
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