Rivalité entre le cheval et l'automobile en 1908 (2ème partie)
Pour aller vite et loin, la supériorité de l'auto n'est plus contestée. En 1900, tel cocher d'équipage se flattait encore d'arriver à Versailles aussi tôt, et plus infailliblement, qu'une monocylindre. Mais en 1908 il ne saurait prétendre vous mener à Rouen dans la matinée. Alors les cochers s'attaquent à l'idée de vitesse. Ils observent que la voiture particulière est faite pour le luxe et la promenade : qu'en ville, d'ailleurs, on va toujours bien assez vite ; que pour les longs voyages, il est plus simple et plus confortable de prendre le train. Quand on se promène, une certaine lenteur est la condition du plaisir...
Mais l'argument le plus résistant des cochers, celui qui garde, en 1908, le prestige et tâche de parer à la défaillance des autres, est l'argument esthétique. Il consiste à dire que l'automobile est laide, et le restera, quelles que soient les améliorations de forme qu'on lui apporte. « Une voiture à laquelle il manque quelque chose par-devant», voilà le grief banal. Mais certains lui donnent plus de nerf. «Rien ne vaudra jamais deux beaux chevaux, qu'on a à trotter ensemble, du même pas, la patte haute et ronde, la tête bien relevée ; et, sur le siège, quelqu'un qui sait tenir les guides ; et deux belles livrées qui font honneur à une maison. Car il faut bien le dire, vous autres chauffeurs, vous êtes drôlement habillés. Vous avez l'air d'employés de chemins de fer, de garçons de bureau. Et puis un équipage, c'est beau parce que c'est vivant. On arrivera à faire des autos de moins en moins grotesques, ce ne sera jamais qu'une machine. »
Jules ROMAINS, Les Hommes de bonne volonté (Flammarion).
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