photo: riversaone - coucher de soleil haut-saonois - sept 2008
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LE VOYAGE
N'as-tu jamais voulu te payer un voyage
Un voyage de ceux dont on ne revient pas
Bousculer ton décor pour d'autres paysages
Partir enfin, partir pour mesurer ton pas
Connaître ce pays dont le nom te fascine
Et déposer ton nom comme poste restante
Oublier ta valise à la gare, en consigne
Pour prendre un aller simple aux lendemains qui chantent ?
N'as-tu jamais rêvé de verrouiller ta porte
Et d'y planquer ton cœur sous le vieux paillasson
Sans mettre les scellés sur ta mémoire morte
Abandonner ton bien, ton mal, sans distinction
N'as-tu jamais prié pour qu'on te dévalise
Qu'on te rafle d'un coup tes objets sans valeur
Ton quotidien miteux, ton lit et ta chemise ?
Fier service rendu par Messieurs les voleurs !
On braderait bientôt ton illustre mémoire
On laisserait rouiller aux mains des ferrailleurs
Toutes les vanités dites dans ton grimoire :
« Parler donc à mon cul car sa tête est ailleurs ! »
Sa tête mise à prix pour quelques vieux papiers
Sur lesquels tu écris que la nuit séculaire
Empêche le départ du vol des longs courriers,
Que le printemps viendra d'un hiver millénaire
N'as-tu jamais voulu vivre ta liberté
Ou alors, dormais-tu, ne sachant rien en faire
Qu'une affiche de honte, un slogan de raté
Le front enluminé mais le cœur terre à terre...
N'as-tu jamais rêvé d'atteindre un jour ton île
Paradis de la pub', infâme lieu commun
Où ta muse pétasse en vahiné docile ?
N'as-tu jamais osé « faire un casse » à tes liens
Au lieu de tout cela, tu tournes, tu musardes
Tu fais le tour du monde en te fermant les yeux
Comme tous les moutons tu transhumes, tu connardes
Et ton plus grand voyage est ce train de banlieue
Qui te conduit cent fois,
Qui vient,
Qui te ramène, en rythme d'omnibus aux stations du calvaire
Et tu t'en vas, serein, content, abonné de la chaîne
Qui retient sur ton corps
Ta croix
En bandoulière...
DANIEL SLIMAK
Poête, né à VESOUL (Haute Saône) en 1939
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