On dit que le duc de Mayenne, gros, gras et gourmand, était plutôt bon gastronome qu'habile et vigilant général. A l'époque où il conduisait les troupes indisciplinées de la Ligue contre l'infatigable Henri IV, son extrême gloutonnerie le fit un jour battre à plate couture.
Il avait reçu de fort beaux melons, d'apparence succulente, et achevait un copieux repas en faisant largement honneur à ces délicieuses cucurbitacées.
Déjà un nombre considérable de tranches s'étaient succédé dans l'estomac complaisant de ce nouveau Gargantua, quand on vint lui annoncer que la cavalerie de Henri IV, emportée par sa folle audace, s'était engagée dans un taillis inextricable. « Il faut, sans délai, lui courir sus, déclarèrent aussitôt tous les lieutenants du duc. — Attendez au moins que j'aie fini mon melon» répondit Mayenne. Et il fallut attendre. En vain on insista; en vain, à chaque minute, un officier accourait, la mine inquiète et suppliait le duc de se hâter. « Je finis, » répétait-il, en continuant d'engloutir des bouchées énormes. Quand l'entêté mangeur se décida enfin à quitter la table et à donner le signal de l'attaque, le gros de l'armée ennemie s'était rapproché, l'occasion était perdue. La bataille le fut aussi pour le plus négligent dès Guises.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !