
Les belles pages de la littérature française
Extrait « Ô toi, que j'eusse aimée » - Edmond Jaloux -
30 septembre.
Le souvenir m'est revenu, ce soir, de tout un grand mois passé à Sienne et qui a été le plus étrange de ma vie. Pourquoi? je ne saurais le dire avec des mots. Un mot a quelque chose d'opaque et d'inutilisable; un mot nous montre surtout combien l'innombrable usage que l'on a déjà fait de lui dans des circonstances banales, nous rend son emploi presque impossible dès qu'il s'agit d'émotions plus délicates. Je voudrais cependant essayer de vous faire comprendre cette impression de légèreté inconnue qui s'empara de moi aussitôt que je me fus installé dans la vieille ville toscane. Y a-t-il une joie particulière à vivre à Sienne? Des Siennois le disent, mais j'ai entendu aussi des voyageurs se plaindre de l'aspect sévère de l'antique cité guerrière, du demi-deuil de sa cathédrale, du caractère rébarbatif de ses palais semblables à des forteresses. Dès mon arrivée, j'allai visiter cette librairie où se voient, conservées jusqu'à en être gênantes, les fresques de Pinturicchio. Je les regardais avec surprise, sans les aimer, et ce fut alors que se glissa dans mon esprit ce soupçon que la vie pouvait devenir extraordinairement légère. Je me mis à marcher; mes mouvements étaient plus vifs, plus alertes; des nefs aux voiles déployées fuyaient à l'horizon. Je sortis; l'air avait cette fraîcheur d'éther qu'on trouve aux altitudes. Je me mis à rire, tant je me sentais jeune. C'était un début d'automne, qui avait la couleur de l'abricot mûr; les vignes, dans la campagne, bouillonnaient comme le vin nouveau, entre les grands oliviers qui tiraient entre leurs ramures une poussière d'argent; ces vallonnements d'ambre et d'ombre que l'on voit des remparts et à qui de grands cyprès donnent un exemple de sévère mesure me montaient à la tête et m'étourdissaient à la façon d'un roulement ininterrompu de tambour. Sans doute, la terre sonnait-elle pour moi je ne sais quel hymne dyonisiaque, têtu, farouche, obstiné. Je me couchai dans l'herbe et j'attendis le soir; je savais que cette nuit-là les étoiles se lèveraient pour moi seul.

Mais je vécus dès lors dans un monde mystérieusement enchanté, je passais mes jours à rendre visite à ces figures purifiées qu'ont peintes d'innombrables Siennois. J'entrais dans une société sans analogue sur la terre; ces vierges réservées, aux yeux asiatiques, les plus pudiques des créations humaines, m'enseignaient par leur exemple que nous devons n'attendre que de nous-mêmes touterévélation. A l'ange qui vient de la part du Seigneur, elles répondent par un geste réticent, par un repliement sur soi. Leur pathétique naît de leur vigilance; elles ne seront jamais surprises par l'événement, sachant que le vrai tragique est intérieur. J'allais d'église en église : ces robes, dont le temps a fait un tissu plus sensible que la peau, touchaient mon imagination comme des fleurs. Je cherchais à comprendre cette grande, cette inextricable conversation que, de mur à mur, échangent ces figures impondérables et qui me semblaient plus vivantes que toutes celles que j'avais approchées. Elles parlaient entre elles de cette paix sensible qui est la récompense des vies pleinement vécues; participant à un repos divinement actif, elles concevaient un ordre d'émotions en harmonie avec la nature; elles rendaient enfin aux vertus leur fureur féconde et à l'espérance sa virginité. Je retrouvais auprès d'elles cette candeur qui nous permet seule de durer avec fruit. Ne croyez pas que je parle ici de musées, d'images peintes : il s'agit d'un monde réel, tangible comme la nuque d'une femme, parfumée comme l'intérieur d'une chapelle. Témoin de grandes actions, de rêves sacrés, de voyages sanglants, de naissances et de descentes de croix, j'entendais enfin ces paroles qui échappent à l'âme humaine dans les circonstances extraordinaires que nous ne connaissons jamais par notre expérience, — dans ces moments où elle est, pour ainsi dire, tangente à Dieu.

Et quand je sortais du Musée public ou de l'église des Servi, je trouvais cette impression de voler à demi que l'on a en songe et que tout me rendait dans cette ville extraordinaire.
Je m'amusais à chercher dans les rues, dans les restaurants, les modèles vivants de ces formes trônantes dont la paisible apothéose rayonnait dans telle ou telle chapelle. Hallucination ou coïncidence, il m'arriva d'en rencontrer plus d'une. Mais la plus extraordinaire de toutes, ce fut à la gare que je la vis. Elle sortait visiblement d'une fresque; ses yeux étaient bridés, ses cheveux minces, lumineux et presque rosés, mais elle était plus grasse que sainte Claire ou une de ces madones, qui serrent contre elles l'auréole de Jésus enfant. Elle ne portait ni missel, ni laurier, ni agneau, mais un bouquet de fleurs de cassie. Elle allait et venait sur le quai; sans doute parlait-elle du Bon et du Mauvais Gouvernement. Je la suivais et déjà faisais-je en ma tête mille romans sur elle, quand le train arriva. Et je m'aperçus alors avec désolation qu'elle allait le prendre. Cette circonstance m'accabla. Lorsque la locomotive ramassa prétentieusement toutes ses forces pour l'emporter, elle tourna la tête vers moi et me jeta un regard mi-amusé, mi-tendre. Trop tard pour que je répondisse autrement que par un sourire presque ému. Revenant en arrière, j'aperçus, bien en évidence sur un des bancs de la gare, le bouquet de fleurs de cassie. La jeune Siennoise l'avait-elle oublié ? Mais en repensant à la secrète et galante ironie de ses yeux, je compris qu'elle l'avait laissé pour moi. Je l'avais trop regardée et trop suivie; elle aussi avait voulu répondre à ce jeu romanesque et sans lendemain.

Cueillette des Fleurs de Cassie de la PARFUMERIE BRUNO COURT. (Grasse 6130)
……..
La voyageuse de la gare, soeur des anges, m'apparut; je réalisai pour la première fois la couleur exacte de ses yeux entre ses étroites paupières. Mon imagination me restitua l'odeur poussiéreuse, crispée, fauve de la fleur de cassie au poil rude. Ma liberté m'était rendue. Je me disais que la guerre finie, je saurais vivre de nouveau avec légèreté.
Fleur de cassie….
« La cassie est une fleur rare au parfum dense, comme un mimosa sauvage. Elle pousse sur l'Acacia farnesiana, un arbre originaire des zones chaudes d'Amérique tropicale, d'Afrique, et d'Australie »
« Elle ne se laisse pas facilement dompter. Enivrante, animale, brutale parfois, la cassie est une odeur d'un autre temps. «
Cassie, cassier, mimosa de Farnésie
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pinturicchio
http://www.faisceau.com/ann_pint.htm (avec musique)
Lien pour Pinturricchio http://www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/plafonds%20et%20vo%C3%BBtes/153887
http://www.insecula.com/contact/A000293.html
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